Guillaume Bigot : « Un incroyable manque de lucidité »

Posted by Guillaume Bigot |15 Déc 15 | 0 comments

Guillaume Bigot : « Un incroyable manque de lucidité »

Figaro-3Interview dans le Figaro 14 septembre 2001, propos recueillis par Alexis Lacroix et Apolline de Malherbe

Ecrivain, membre fondateur de Génération République, Guillaume Bigot est l’auteur des Sept Scénarios de l’apocalypse(Flammarion), des récits d’anticipation consacrés aux poudrières les plus dangereuses de la planète.

LE FIGARO. Selon certains experts, on aurait pu prévoir la catastrophe du 11 septembre. Quelles défaillances sont en cause ?

Guillaume BIGOT. Ce que veulent les terroristes, c’est nous frapper de stupeur et nous empêcher de réfléchir. Avec l’intention de nous faire céder sur toute la ligne. La première réaction me semble d’abord devoir être de garder son sang-froid. Cela dit, il ne faut pas se voiler la face. L’ordre du monde a commencé à chanceler. Les événements calamiteux du 11 septembre ne m’ont pas étonné outre mesure, ils ne sont malheureusement sans doute que le début d’une série.

Pourquoi les pays occidentaux sont-ils pris de cours ?

En raison d’un incroyable manque de lucidité. On a trop sous-estimé les effets des nouvelles technologies de l’information et de la diffusion des connaissances et du savoir. Beaucoup de gens dans le tiers-monde ont des diplômes de balistique, de chimie ou de biotechnologie, ont accès à des moyens de télécommunication de masse relativement peu coûteux. Autant de facteurs qui augmentent les risques d’avoir affaire à un terrorisme efficace.

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Nous sommes entrés dans l’ère des cyberterroristes…

Si les services de renseignement ont des possibilités de contrôle de plus en plus fiables et sont toujours plus perspicaces, les personnes qui veulent subvertir l’ordre mondial disposent d’armes et de moyens offensifs de déstabilisation de plus en plus redoutables. Quand des centaines de milliers d’ingénieurs ont accès à des bases de données sur Internet et qu’ils peuvent échanger à moindre coût des informations terroristes, on assiste forcément, de facto, à une dissémination de la menace.

Y a-t-il eu des illusions plus profondes, renforçant l’impréparation à la dissémination stratégique ?

L’absence de lucidité sur le pouvoir de nuisance technologique des groupes anti-occidentaux a été redoublée par une série d’illusions géostratégiques, nées dans le sillage de l’après-guerre froide. La grande vulgate géopolitique de l’après-guerre froide a identifié l’écroulement du Mur de Berlin à l’avènement d’une ère où l’apocalypse thermonucléaire n’était plus qu’un mauvais rêve. Tout cela sur fond d’une conviction qui révèle ces derniers jours son caractère dérisoire : l’Occident n’aurait plus à la limite que des adversaires, qu’il suffirait, avec un peu de persuasion, de convertir aux valeurs de la consommation.

Ce qui s’est passé le 11 septembre sonne-t-il le retour de l’Europe et des Etats-Unis à une forme de réalisme, voire de pessimisme politique ?

En tout cas, jusqu’à aujourd’hui, l’Occident ne comprend pas que ce qu’il considère comme le bien, le juste et le vrai est tenu pour relatif par d’autres aires culturelles. Des civilisations qui comptent des millions d’individus prêts à s’immoler sur l’autel du combat anti-occidental. L’Occident n’aurait pas dû sous- estimer les ressources d’une hostilité farouche à sa propre universalité.

Le quadruple attentat de mardi est l’équivalent, en mille fois plus puissant, du coup de revolver contre l’archiduc François-Ferdinand. La grande illusion géostratégique de la fin de la guerre froide s’est évaporée en un instant.

Y a-t-il d’autres maillons faibles que le coeur de la puissance américaine ?

Il ne faut pas se voiler la face. La France partage avec les Etats-Unis les mêmes fondamentaux économiques, stratégiques et métaphysiques. Comme l’Italie, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et même le Japon, elle peut être une cible. De tels attentats sont susceptibles d’arriver du jour au lendemain à Paris. Les Sept Scénarios de l’apocalypse qui se présentaient comme un divertissement hollywoodien tiraient en fait la sonnette d’alarme. La modification génétique d’un virus par brouillage des combinaisons est entièrement envisageable. Avant qu’on y trouve des antidotes, le virus « muté » pourrait faire des millions de morts.

Le dénominateur commun des Etats voyous et des groupes terroristes n’est-il pas la haine de l’Etat d’Israël ?

Incontestablement, si. Mais comme ces Etats et ces groupes disposent à l’évidence de moyens considérables de menacer l’Occident, on ne peut plus se contenter de les taxer d’« Etats voyous ». Il y a encore trop d’optimisme dans cette expression, qui laisse entendre qu’il suffirait de hausser un peu le ton pour que ces « enfants turbulents » de la mondialisation rentrent dans le rang ! Ce sont des ennemis, et un ennemi, il faut au moins être capable de l’abattre, parce que sinon, c’est vous qu’il abat en premier !

Il est donc urgent de revenir à une doctrine stratégique qui fasse plus de place à la dissuasion, et donc à un certain pessimisme philosophique ?

En Occident, nous étions tous un peu israéliens, mais, jusqu’à avant-hier, nous ne le savions pas. Naturellement, cela signifie que seuls les Israéliens connaissent le prix à payer pour défendre nos valeurs et, en aucun cas, cela sous-entend que les Occidentaux doivent se sentir solidaires des errements ou des injustices commises par Israël. Le 11 septembre, nous révélant que l’israélianité est le destin de tous les Occidentaux, que les démocraties sont d’une vulnérabilité qu’elles ne soupçonnaient pas, redistribue toutes les cartes de l’ordre politique.

Le reflux du politique a marqué la vision du monde née de la fin de la guerre froide. Cette « ère des neutralisations et des dépolitisations », précédemment analysée par Carl Schmitt, aurait-elle pris fin le 11 septembre ?

Oui, et avec elle les billevesées de la « zero dead war », de la guerre à zéro mort, un concept mis en avant par la diplomatie américaine depuis la chute du Mur de Berlin. Or, la guerre à zéro mort était un leurre dans la mesure où elle consistait à arrêter la machine historique, où elle équivalait au fantasme de neutraliser un adversaire sans mettre en jeu sa propre vie. Ce qui revient à ne pas reconnaître comme des ennemis ceux que vous combattez. En fait, ce qui sous-tend ce fantasme, c’est au fond l’idée que rien ne vaut la peine de mettre sa vie en jeu. Le moins qu’on puisse dire, c’est que des civilisations entières ne partagent pas ces conceptions. Les Européens et les Américains n’ont pas voulu regarder en face ce gouffre. Mais sous les pavés de Karlsruhe (la Cour constitutionnelle de RFA), ne l’oublions pas, il y a la plage de Normandy Beach ! Imaginez que les chars de Hitler foncent sur les voisins de l’Allemagne. Que ferait la Commission européenne ? Créer un numéro vert pour les violences ? Notre impréparation est à cette image. Nous devons réapprendre à nous défendre.

Ce « réarmement » spirituel passe par quoi?

Sans doute par un renoncement forcé à une mentalité individualiste pour laquelle rien n’est digne qu’on lui sacrifie sa vie. Et surtout par l’exaltation de ce qui nous réunit au sein de nos démocraties. Continuer d’exacerber des différences, des identités fondées sur le culte, la race ou l’ethnie est proprement suicidaire. Désormais, soit nous referons des nations où ma vie dépend de la vôtre, où le destin des enfants du XVIe est lié, à la vie à la mort, à celui des gamins des banlieues. Ou bien nous disparaîtrons.


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