La France qui dit non

Posted by Guillaume Bigot |15 Déc 15 | 0 comments

La France qui dit non

Unknown-4Par pur réalisme, notre pays doit s’opposer à une intervention en Irak. Les faucons finiront noyés dans l’eau bénite de leur sermon.

Figaro-3

Tribune du 15 mars 2003

Alors que l’opposition de la France à l’aventure américaine en Irak recueille l’approbation d’une immense partie de l’opinion mondiale, une majorité d’experts mettent en garde Paris contre les conséquences de son splendide isolement. « Malheur aux vaincus » : réalistes résignés ou « collabushistes » convaincus, tous soulignent que Washington ne reculera plus. Ils ont raison. Second pronostic difficilement contestable : Bagdad tombera. Au lendemain de sa chute, des « découvertes » révéleront l’étendue et l’atrocité des crimes du régime révélations qui ne manqueront pas de discréditer la position du Quai d’Orsay. Tôt ou tard, la Maison- Blanche nous fera payer ce qu’elle considère comme une trahison. Les Français seront évincés d’Irak, leurs contrats dénoncés, leurs investissements perdus, la reconstruction se fera sans eux. À l’ONU, Washington manoeuvrera auprès de capitales envieuses afin de démonétiser notre siège de membre permanent. Les peuples n’ont pas d’amis, ceux ayant récemment soutenus de Villepin ne font pas exception.
Lorsque le Trésor américain sortira son chéquier, Moscou et Islamabad nous lâcheront. Ces arguments s’appuient sur une évolution
hautement probable de la donne internationale dans les mois à venir. Mais le réalisme ne consiste pas à fonder une stratégie sur un horizon aussi limité.
Changeons de calendrier, et l’on verra que le refus français se fonde sur une juste appréciation des rapports de force internationaux. L’onde de choc de l’embardée américaine sera dévastatrice et notre pays fait preuve de sagesse en cherchant à « sauver les meubles ». Les Etats-Unis ébranlent l’ordre international alors qu’ils ne peuvent ni ne veulent lui en substituer un nouveau. Avec George W. Bush, l’on assiste moins au retour de la loi du plus fort qu’à la consécration de son bon plaisir. Soyons certains que les États potentiellement révisionnistes (Chine ? ; Inde ? ; Pakistan ? ; Arabie ? ; etc.) tireront d’implacables conséquences du nouveau désordre mondial. Quant au concept parfaitement inepte de « guerre préventive » (dissuader des kamikazes apocalyptiques en renversant un autocrate rationnel), il induit une course à la prolifération.
Démonstration sera faite par l’Irak que tout pays, non encore sanctuarisé par l’arme nucléaire mais entré dans le collimateur de Washington « perd le droit de vivre paisiblement à l’intérieur de ses frontières » (dixit un haut responsable du Département d’État). La preuve aura été apportée
par Pyongyang qu’un arsenal, même modeste, garantit une totale impunité. Inévitablement, des puissances du seuil vont le franchir. À l’échelle régionale, la « grande stratégie » de Bush fait songer à la Weltpolitik de Guillaume II. Car s’il est invraisemblable que les Anglo- Américains perdent la guerre, il est tout aussi improbable qu’ils remportent la paix.
La transformation de la Mésopotamie en vitrine prospère, démocratique et pro-occidentale est impossible à court terme. Un tel processus, si tant est qu’il soit jamais favorisé par Washington, prendrait au minimum une génération. La dernière fois que les Etats-Unis ont laissé la liberté gouverner la région, Khomeyni a installé une république islamique. Une nouvelle dictature, sans doute moins féroce mais également moins légitime que celle de Saddam, a donc toutes les chances de le remplacer. En disposant d’un Karzaï irakien, les Etats-Unis espèrent « tenir » l’Arabie saoudite en jouant sur les prix du brut. Ce faisant, Washington risque moins de désarmer les sponsors du 11 septembre que de précipiter leur avènement. La chute du baril ne peut que fragiliser les pétromonarchies. Mais si, d’aventure, les lieux saints de l’islam tombaient aux mains des benladenistes, grâce au contrôle de l’Irak, les faucons duPentagone espèrent disposer d’un va- tout.
En s’appuyant sur la majorité chiite de leur nouveau point d’appui régional, ils soulèveraient les tribus également chiites qui campent au pied des puits saoudiens (les plans existent). L’intervention américaine emporte le risque de rompre l’équilibre ethnique et confessionnel de la Mésopotamie et, donc, de compromettre son intégrité territoriale et, avec elle, celle de la Syrie et de la Jordanie. Pulvériser un pouvoir laïc et nationaliste au Moyen-Orient, c’est
aussi fragiliser les capitales reposant sur le même type de légitimité (Algérie ; Tunisie ; Égypte ; Syrie). Au-delà, l’invasion occidentale affaiblira tous les régimes modérés. Le règlement de la question palestinienne n’en deviendra que plus insoluble. Au total, le monde arabe sortira aussi meurtri d’un futur traité de Bagad que l’Europe ne le fut du traité de Versailles. Après avoir laissé les Arabes au congélateur historique pendant un demi-siècle, l’Amérique annonce aujourd’hui qu’elle va les passer au micro-onde : soit elle y renonce et la frustration sera immense, soit elle s’exécute et le résultat sera terrifiant. L’idéalisme dangereusement déconnecté des faits n’est donc pas du côté que l’on croit. Les faucons finiront noyés dans l’eau bénite de leur sermon. Au nom du droit et de la morale certes mais surtout par réalisme, la France doit se désolidariser des Folamour de Washington.

Guillaume Bigot

* Professeur de géopolitique au Pôle universitaire de Vinci, essayiste, dernier ouvrage paru : Le Zombie et Le Fanatique (Flammarion).


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