La guerre civile qui vient

Posted by Guillaume Bigot |15 Déc 15 | 2 comments

La guerre civile qui vient

Figaro-3Tribune du samedi 27 avril 2002

Ce n’est pas le fascisme d’opérette qui nous attend au coin de la rue, c’est la rue elle-même.

De même que les talibans furent pulvérisés, Le Pen sera défait. Mais, faute de sa complète remise à plat, le système politique actuel restera en sursis. Dimanche 21 avril, 20 heures : les deux piliers partisans de la Ve République s’écroulent. La droite perd 4 millions de voix. Un bloc de un million et demi de suffrages se détache à gauche. La scène politique française vient de subir son 11 septembre. Tremblement de terre dont l’épicentre n’est pas Le Pen au deuxième tour. Le système est ébranlé par la majorité absolue qui s’est dressée contre lui ou qui l’a snobé. Le paysage politique ne ressemble à plus rien de connu. Les abords des QG de campagne prennent des airs de ground zero. Dans la panique, on assiste à d’improbables scènes. Le juge Halphen convoque les électeurs en faveur de Chirac.

Des manifestants appellent à voter  » escroc plutôt que facho ! « . Imitant l’administration Bush, les chefs des grands partis lancèrent une  » croisade  » pour sauver l’establishment.

Notre classe politique s’est engouffrée dans le piège tendu par l’ennemi sans jamais s’interroger sur les causes de sa déroute. Dès dimanche soir, des sondeurs, qui n’avaient rien vu venir, persévéraient dans l’erreur. Ceux dont l’écoeurant matraquage fit enfler un  » vote défouloir  » présumé sans risque tout en le rendant terriblement tentant n’exprimèrent aucun regret. Apparemment, cet échec n’était pas le leur.

Mieux, le ministère de l’Intérieur n’avait pas achevé de transmettre les résultats de la première manche que l’institut CSA pronostiquait déjà un second tour 80-20 en faveur de Chirac. La  » ligne imaginot  » tiendra. Le lendemain, le directeur du Monde flétrissait  » un pays replié, étriqué, hanté par son propre déclin « . La décadence : coïncidence ou réminiscence ? Selon Colombani, le peuple n’est pas seul coupable : ceux qui proposèrent de réarmer face à la menace national-populiste sont ses complices.  » Le Pen n’est là que parce que Chevènement l’a permis « , écrit celui dont le quotidien consacra une pleine page à Taubira. Constat logique de la part de ceux qui, en amplifiant les jérémiades du FN à propos des signatures, appliquèrent l’inavouable mot d’ordre :  » Plutôt Le Pen que Chevènement !  »

Quel fut le véritable tort du candidat républicain ? Avoir capté une partie des voix lepénistes ? Non, son impardonnable faute de goût reste d’avoir formulé le juste diagnostic. En faisant d’une campagne axée sur la sécurité la cause de la Berezina, nombre de commentateurs confirment ce jugement.

Si la guerre a été perdue, c’est à cause des facteurs l’ayant déclenchée, de ces salauds sartriens qui ne supportent plus de voir leurs voitures brûler, de ces Pygmées tchèques qui invoquent les traités… On ne voulait pas mourir pour Dantzig, croit-on que l’on se fera étriller pour Vaux-en-Velin ?

Le chef de l’État esquive le débat. Les Guignols approuvent en brocardant une presse coupable d’avoir rapporté une actualité pleine d' » incivilités « . Conclusion : lorsque les faits contredisent la ligne, ce sont les faits qui se trompent ! Quand aux ténors des principales formations politiques, pas un mot d’autocritique ne sort de leur bouche. Premier président culminant à 20 % à l’issue du premier tour, Jacques Chirac tire de cette humiliation personnelle le constat suivant :  » La France est blessée.  »

Et celui qui vient d’essuyer une baffe électorale d’ajouter :  » Elle a pris un soufflet !  » Jean-François Copé poursuit sur sa lancée, dénonçant  » l’idéologie socialiste « . Toute honte bue, Nicolas Sarkozy confesse  » un immense soulagement « . Et pourquoi pas une divine surprise ? Quant à François Bayrou qui, dimanche soir, appelait à la levée en masse, il rejettera avec mépris la création d’un parti conservateur. Les barbares campent sous nos murs, mais cuisons notre petite cuisine sur notre petit feu ! A gauche, tout en préconisant l’union sacrée, l’inénarrable Lipietz ne peut s’empêcher d’ajouter :  » On est miraculé des décombres, on a la main.  » Main propre, tête vide.

Dans le loft de la rue de Solferino, on imagine Martine, Dominique et Laurent affligés de voir Lionel libérer une place encore chaude. Partout, les guéguerres de chef, les querelles de clocher continuent comme si de rien n’était. Les hommes politiques ressemblent à ces personnages des cartoons qui continuent d’avancer tant qu’ils ne voient pas le gouffre qui s’est creusé sous leurs pieds.

Les sortants ne semblent pas saisir qu’ils ne joueront plus  » à la gauche et à la droite  » comme on joue aux Indiens et aux cow-boys.  » On aurait dit que tu es de gauche parce que tu es pour la parité et pour que les cadres sup fassent du roller sur les berges de la Seine. On aurait dit que je suis de droite parce que je suis contre le cannabis et hostile à l’adoption par les homosexuels. « 

En votant  » enfer et contre tout « , les Français ont prouvé que ces ficelles ne prennent plus. Chirac est réputé  » de droite « , mais son gouvernement a porté les prélèvements obligatoires à un niveau inédit. Jospin est étiqueté  » à gauche « , alors qu’il a davantage privatisé que ses prédécesseurs. On entend d’ici les deux camps se rengorger :  » Et les trente-cinq heures ?  » Pour ne retenir que cet exemple, il sauterait aux yeux d’un étudiant de première année de sciences économiques que la réduction du temps de travail découle de la même grille d’analyse qui pousse les deux candidats à recommander la réduction des charges sociales pour favoriser l’emploi. La même vision préconise la privatisation d’EDF, la maîtrise comptable des dépenses de santé, l’accélération de la construction européenne, la création de fonds de pension, etc. Une partie de ce programme a d’ailleurs été proposée aux électeurs en  » kit sociétal détachable  » : le libéralisme d’Alain Madelin, le  » c’est-mon-choïsme  » communautariste de Noël Mamère ou l’européisme fédéral de François Bayrou.

L’essentiel de ces projets se retrouvait également dans les deux packs  » prêt à pensée unique  » offerts aux électeurs. C’est ce type de scrutin à choix limité que les Français ont rejeté en bloc. images-2Le coup de tonnerre du 21 avril retentit comme une dernière sommation : il faut désormais choisir entre la recomposition et l’aventure ! La recomposition consisterait, loin de toute démagogie, à rassembler ceux qui partagent les mêmes analyses dans les mêmes partis.

Elle fédérerait autour de choix cohérents et stratégiques ceux qui feignent de s’opposer depuis trop longtemps. Pour concourir à l’expression du suffrage, les partis doivent cesser de miner la démocratie. Pour continuer à concourir tout court, le PC doit cesser d’apparaître comme un décor kitsch destiné à mettre en valeur les robes Prada ou les slogans Beigbeder. Pour que le suffrage s’exprime, la Gauche socialiste, rejetant les choix libéraux, donc européistes, d’Aubry, de DSK et de Fabius, doit quitter un PS désormais ancré à droite. Pour que la souveraineté redevienne populaire et nationale, les gaullistes sincères doivent mettre leurs actes en conformité avec leurs convictions. Les Pasqua et les Séguin ont le devoir de laisser Sarkozy, Bayrou et Madelin rejoindre les eurolibéraux  » de l’autre rive « . Alors, et alors seulement, comme cela est naturel dans une grande démocratie, s’affronteront loyalement et dignement un grand parti conservateur et une vaste formation progressiste. Mais que l’on prenne garde. Si cette recomposition tarde, ce n’est pas le fascisme d’opérette qui nous attend au coin de la rue, c’est la rue elle-même.

Guillaume Bigot, écrivain, signataire de l’appel des cent personnalités soutenant la candidature de Jean-Pierre Chevènement, candidat aux élections législatives à Mantes-la-Jolie.


2 Responses

  • Antoine/ 28 Juin 16 @ 9:57 Répondre

    que vient faire la photo de la manif pour tous dans votre article sur la guerre civile ? Sous entendez vous que ce mouvement est une menace pour la société ?

    • Guillaume Bigot/ 28 Juin 16 @ 12:30 Répondre

      C’est une illustration de la montée des passions collectives, il ne s’agit (mais je crois que c’est assez visible) en aucune cas d’une image de guerre civile.
      Nous n’en sommes d’ailleurs pas là, pas encore…

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