La tentation de l’anachronisme

Posted by Guillaume Bigot |15 Déc 15 | 0 comments

La tentation de l’anachronisme

 

Figaro-3

 

 

Le débat public dans les pays occidentaux, ébranlés par le 11 septembre, saisit-il la singularité du temps présent ?

Tribune parue le  22 septembre 2003

Sans même s’en apercevoir, nos intellectuels se réveillent, chaque matin, au beau milieu des années 30. « France moisie » ; « rouges bruns » ; « national-populistes » ; « nouveaux réactionnaires » ; « No pasaran » ce ne sont pas seulement les étiquettes, mais les enjeux des débats qui ressuscitent les années sombres.
Ainsi, l’éclatement de l’ex- Yougoslavie fut une resucée de la guerre d’Espagne où l’on vit des comités antifascistes appeler des gouvernants pleutres à soutenir la cause. Toute la difficulté fut alors d’identifier le camp républicain : nervis serbes ou révisionnistes croato- musulmans ? L’intervention au Kosovo fut également pensée sur le mode du triomphe des Alliés sur l’Hitler des Balkans. Pour les besoins de la reconstitution, il fallut tordre le droit international, inventer un génocide et taire un nouveau nettoyage ethnique. Ceux qui dénoncèrent la supercherie firent, hélas, du porte-parole de l’Otan un nouveau Goebbels. Face à la tragédie des Grands Lacs, on éprouva la même impression de « déjà vu » : listes de victimes, culpabilité de l’Eglise, atermoiement des puissants. On aurait pu savoir, on savait d’ailleurs, on n’a rien fait… On laissa donc Kabila déstabiliser la région !
En France, la montée de l’extrême droite a permis à certains de lutter, à mains nues et en bras de chemise, contre la bête immonde. Quant à la présence de Le Pen au second tour de la présidentielle, elle justifia la formation d’un savoureux front « populaire » antipopuliste en faveur de Jacques Chirac ! Les débats noués autour de l’Amérique post-11 septembre, de l’islamisme et de la guerre en Irak trahissent les mêmes réflexes anachroniques. Avec Ben Laden n’a-t-on pas affaire à un criminel contre l’humanité ? Ceux qui en étaient persuadés attendent toujours que les talibans, livrés pieds et poings liés à leurs questionneurs, soient jugés par un nouveau Nuremberg. La politique étrangère de Bush fils constitue-t-elle le stade ultime de l’impérialisme ou permettra- t-elle d’écraser le troisième totalitarisme ? Doit-on combattre le nouveau péril vert… comme le dollar ou vert comme le Coran ? C’est selon mais, en terrassant les nouvelles hydres, on imitera forcément les grands anciens (Blair = Churchill, Bové = Trotski).
La dénonciation de la mondialisation, comme s’il s’agissait d’un authentique totalitarisme, d’un système oppressif, d’une matrice omnipotente, révèle la même incapacité à penser le monde
dans des termes qui ne seraient pas empruntés à Orwell ou à Huxley. Epingler les « collabos » qui transigent face au voile, « l’esprit munichois » d’un Villepin, le stalinisme des adversaires du G 7 ressort encore et toujours de cette lancinante erreur de date. La déconfiture des bushistes croyant que les Irakiens accueilleraient les GI comme le firent, jadis, les Allemands ou les Nippons, avec un mélange de soulagement et d’admiration, se passe decommentaire.
La déception programmée des sympathisants de la « résistance » à Bagdad ou à Jénine et qui, tôt ou tard, seront contraints d’admettre que les djihadistes ne partagent pas les valeurs de Jean Moulin n’aura pas d’autre cause que ce syndrome du perpétuel retour. La confusion morale, la confusion tout court s’expliquent largement par cet effort constant de recolorisation des années noires.
Depuis la levée du rideau de fer, les intellectuels n’ont pas seulement oublié de changer d’heure, ils ont également omis de rectifier leur carte. Car, s’il est un constat erroné sur lequel penseurs uniques et anti-bien- pensants s’accordent, c’est que l’éboulement de l’URSS a rendu le modèle occidental irrésistible.

Les intellectuels partagent cette illusion du triomphe matériel et spirituel du modèle occidental qui, dans les faits, s’est rétracté à l’échelle du monde blanc. Quels que soient les sentiments que leur inspire cette « mondialisation », ils y croient dur comme fer. Ce décor trompeur suffit à les persuader que, depuis la fin du communisme, plus rien n’est comme avant, qu’un chapitre inédit s’est ouvert, etc. Et c’est ce sentiment de
radicale nouveauté qui a permis aux intellectuels de verser dans l’anachronisme systématique sans même s’en rendre compte. A l’image des personnages du Guépard, pour que rien ne change, ils crurent que tout avait changé.
Les penseurs d’avant-1991 (ce sont encore les mêmes qui tiennent le haut du pavé) ont ainsi réussi à prolonger les termes et les enjeux du débat
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totalitarisme-antitotalitarisme datant d’avant la fin de la guerre froide et, avouons-le, s’épargnèrent ainsi tout nouvel effort de réflexion. Accessoirement, ils ont prolongé leur carrière et réécrivent indéfiniment leurs livres. Il est plus que temps qu’ils se remettent à penser. A moins qu’ils ne préfèrent passer la main.

Guillaume Bigot

* Ecrivain, auteur du Zombie et du Fanatique, Flammarion,2002.


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