Jacques Sapir : «Je n’ai jamais dit que je souhaitais une victoire du Front national»

Posted by Guillaume Bigot |01 Mar 18 | 0 comments

Jacques Sapir : «Je n’ai jamais dit que je souhaitais une victoire du Front national»

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Jacques Sapir répond à l’interview accordée ce weekend par Guillaume Bigot au FigaroVox. L’économiste anti-euro rappelle sa position sur le Front national.

L’interview que Guillaume Bigot, du Comité Orwell et directeur du groupe Ipag Business School, a accordée à Alexandre Devecchio au FigaroVox le 30 décembre 2016, contient des choses justes, mais aussi des affirmations fausses, dont certaines me concernent.
Comment construire un ennemi
Passons sur le fait que le «retour des nations» dont il est fait mention dans le texte ait été décrit et analysé dans l’un de mes ouvrages datant de 2008 [1]. On ne peut tout lire… Il y a plus grave, qui porte à conséquences.
Vers la fin de l’interview, cherchant à analyser la situation de la France, Bigot déclare: «Avec le FN, nous sommes en présence d’une sorte de syndicat de la France périphérique qui hérisse le poil de la France central. Philippot a ressuscité le PCF. Jacques Sapir a raison, il ne sera pas possible de renverser la table sans ce parti mais il a tort sur un autre point: il serait regrettable que ce parti renverse seul la table (il n’en d’ailleurs pas la hauteur de vue ou la capacité à unir tous les Français), plus regrettable encore que le Front dirige la manœuvre». Ce passage est un condensé d’inexactitudes, dont certaines me concernent, mais d’autres portent sur le situation politique.
Je n’ai jamais dit que je souhaitais une victoire du seul Front National.
Je n’ai jamais dit que je souhaitais une victoire du seul Front National. J’ai dit, et écrit, que, dans la lutte contre l’européisme, il faudrait faire front commun et que, sous certaines conditions, le Front National pourrait y participer. Je l’ai écrit dans une interview au FigaroVox, puis je l’ai précisé dans mon carnet. Je rappelle au lecteur, et à M. Bigot dont l’esprit embrumé semble oublier la chronologie, que j’ai fait cette déclaration à la suite de celle d’un ancien ministre italien, Stefano Fassina. Cette déclaration peut d’ailleurs être consultée dans mon carnet. Si Guillaume Bigot avait voulu analyser sérieusement ma position, et – pourquoi pas – se prononcer contre, il eut été plus honnête de se référer aux textes. Il aurait vu, alors, que c’était un tout autre projet que celui qu’il me prête, que je défendais.
Pourtant, s’il avait fait l’effort de lire, et ne serait-ce que la note où je revenais sur la logique «frontiste», voilà ce qu’il aurait pu lire: «La troisième question qu’il faudra régler concerne à l’évidence la superficie de ce «front» et ses formes de constitution. De très nombreuses formules peuvent être imaginées, allant de la coordination implicite (pacte implicite de non agression) à des formes plus explicites de coopération. Rappelons ici que lors de l’élection présidentielle de 1981 les militants du RPR ont collé des affiches de François Mitterrand…On ne peut chérir éternellement les causes des maux dont on se lamente et, à un moment donné, la logique de la vie politique voudra que soit on sera pour la sortie de l’Euro soit on sera pour conserver l’Euro. Il n’y aura pas, alors, de troisième voie.
On voit bien, aussi, qu’à terme sera posée la question de la présence, ou non, dans ce « front » du Front National ou du parti qui en sera issu.
Il est évident que ces diverses formes d’ailleurs ne s’opposent pas mais peuvent se compléter dans un arc-en-ciel allant de la coopération explicite à la coordination implicite. Mais on voit bien, aussi, qu’à terme sera posée la question de la présence, ou non, dans ce «front» du Front National ou du parti qui en sera issu et il ne sert à rien de se le cacher. Cette question ne peut être tranchée aujourd’hui. Mais il faut savoir qu’elle sera posée et que les adversaires de l’Euro ne pourront pas l’esquiver éternellement. Elle impliquera donc de suivre avec attention les évolutions futures que pourraient connaître ce parti et de les aborder sans concessions mais aussi sans sectarisme.
Du point de vue des formes que pourraient prendre ce «front», la formule «marcher séparément et frapper ensemble» me semble la mieux adaptée. Ceci n’épuise pas – et de loin – la question de la superficie du «front». Il faudra vérifier la possibilité de détacher du Parti «socialiste» certains de ses morceaux, vérifier aussi la possibilité de pouvoir compter avec des dissidents de l’UMP et des souverainistes issus des partis indépendants (et on note avec satisfaction les discussions entre Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Pierre Chevènement). Il faudra enfin, et ce n’est pas la moindre des taches, unifier la gauche radicale. Ces diverses taches n’ont plus été à l’ordre du jour depuis 1945 dans notre pays. La perte d’expérience est ici considérable, les réflexes sectaires sont largement présents mais, surtout, la prégnance d’une idéologie moralisante se faisant passer pour de la politique constitue le principal obstacle, et la force principale de nos adversaires» [6].
De ces lignes, écrites il y a plus d’un an, le 23 août 2015 précisément, je n’ai rien à ajouter ni à retrancher.
Sur la «nature» du Front National
N’ayant pas lu les raisons qui fondaient ma prise de position, Bigot ne peut qu’errer en ce qui concerne mes motivations. C’est là que se situe sa deuxième erreur, ou plus précisément, sa deuxième faute. Il pense que c’est le poids électoral grandissant de ce parti qui doit motiver nos décisions.
La trajectoire du Front National épouse largement celle des « Croix de Feu » des années 20-30[7], et leur transformation en Parti Social Français.
En tous les cas, cela vaut pour la sienne, ce qui n’empêche pas Guillaume Bigot de se laisser ainsi aller à des jugements pour le moins discutables comme ce: «Surtout, il y a un amateurisme et un côté gros rouge qui tâche dans ce parti» à propos du FN qui, outre qu’il vaut son pesant de mépris de classe, ne permet nulle analyse de ce qu’est le FN actuel. Le comparer au PCF des années 1960 et 1970 c’est se masquer l’importance de l’idéologie stalinienne pour les cadres de l’appareil qui «tenaient» le parti, tout autant que celui-ci les tenait. Ce n’est pas parce qu’un dirigeant politique reprend des formules à la George Marchais, que ce soit le FN ou que ce soit Jean-Luc Mélenchon, grand absent par ailleurs de cette «analyse» à l’emporte-pièce, que son parti est l’équivalent du PCF. La trajectoire du Front National épouse largement celle des «Croix de Feu» des années 20-30 [2], et leur transformation en Parti Social Français. C’est bien pourquoi, traiter le FN de «fasciste» est non seulement inopérant mais de plus entièrement faux[8].
Le FN se compare bien plus utilement au PSF, qui a fournit bien des cadres au mouvement gaulliste.
Le FN se compare donc bien plus utilement au PSF, qui a fournit bien des cadres au mouvement gaulliste (RPF puis UNR) de l’après-1945. Michel Winock le dit fort bien: «La comparaison entre CDF/PSF et RPF – le Rassemblement du peuple français fondé en 1947 par de Gaulle – s’est imposée à nombre d’historiens»[9]. La dynamique des partis populistes, et le FN est incontestablement aujourd’hui devenu un parti populiste comme le furent les mouvements gaullistes originels, est bien plus complexe que ne laissent entendre les approximations de Bigot. Il faut avoir recours aux instruments développés par Ernesto Laclau[10] et Chantal Mouffe. Nous sommes dans une situation particulière, où la crise de la démocratie représentative suscite des mouvements que l’on nomme «populistes», mais qui sont en réalité l’antidote aux comportements antidémocratiques des élites. C’est pour cela qu’il a d’ailleurs toute sa place aujourd’hui dans un «front» réaffirmant l’importance des mécanismes clefs de la démocratie, que ce soit la légitimité ou la souveraineté, et non pas en raison de son poids électoral. En laissant croire que je ne prenais en compte QUE l’importance numérique du FN, Guillaume Bigot montre qu’il n’a rien compris à la logique «frontiste» telle que je la développe.
Guillaume Bigot peut alors avancer les thèses qu’il lui plait ; il peut même, s’il le souhaite, réécrire l’histoire. Mais il ne peut attribuer à d’autres ce qu’ils n’ont pas dit ou écrit.


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