Johnny, le dernier trait d’union entre la France d’en bas et la France d’en haut

Posted by Guillaume Bigot |01 Mar 18 | 0 comments

Johnny, le dernier trait d’union entre la France d’en bas et la France d’en haut

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Publié le 07/12/2017 à 13h08
FIGAROVOX/ANALYSE – Le décès de Johnny Hallyday marque la fin d’une époque. Pour Guillaume Bigot, c’est une certaine idée de la France, se vivant comme une sous-Amérique, qui s’éteint avec lui.
Guillaume Bigot est essayiste et directeur général du groupe Ipag Business School Paris Nice.
Comme tout événement appelé à faire date, les obsèques de Johnny Halliday offrent un objet de réflexion intéressant pour qui cherche à saisir la singularité de l’époque et à interpréter un phénomène social. De quoi l’émoi national suscité par la disparition de ce chanteur est-il donc le nom?
Johnny fut l’homme d’une triple incarnation, dont on peut se demander si elle va lui survivre.
Johnny, c’était d’abord l’organe témoin d’un passé insouciant, juvénile et endiablé celui des années soixante et des Trente glorieuses.
La présence de ce grand gaillard peroxydé n’ayant rien cédé sa rock and roll attitude, en plein cœur de Trentes piteuses plombées par le chômage, la spéculation et les attentats avait quelque chose de rassurant. Johnny fut le paladin d’une génération qui ne voulait pas grandir et le chantre d’une culture de masse hédoniste centrée sur le «jouir sans entrave».
Le vide spirituel, la jouissance matérielle
Comme l’expliquent fort bien Hamon et Rotman dans leur somme consacrée à mai 68, lorsqu’une poignée d’agitateurs trotsko-maoistes, débarquèrent au Club Drouot, célèbre discothèque des Grands-Boulevards, ils comprirent vite qu’une révolution était en marche qui n’avait rien à voir avec celle qu’ils appelaient de leurs vœux.
Ces théoriciens romantiques venus annoncer le grand soir à une foule déchaînée de sténodactylos et de comptables se sont entendus répondre: salut les copains, c’est samedi soir!
Le décès de Johnny bouleverse autant car c’est celui d’un ado de 74 ans. Avec lui, meurt aussi l’illusion d’un monde débarrassé du sérieux et du tragique de l’existence.
La force vitale de Johnny incorporait aussi la grande kermesse de la consommation inépuisable donc le rictus d’un vide spirituel qui cherche dans la jouissance matérielle, les paradis artificiels et l’illusion de la jeunesse éternelle à tromper la mort. Le décès de Johnny bouleverse autant car c’est celui d’un ado de 74 ans. Avec lui, meurt aussi l’illusion d’un monde débarrassé du sérieux et du tragique de l’existence.
Johnny était aussi le lien vivant entre la France d’en bas et la Nomenklatura parisienne, celle des intellectuels, des milieux patronaux et des politiques qui n’aimaient rien tant qu’à jouer ses groupies, à s’afficher avec lui ou à lui écrire des ritournelles. L’attachement des classes dirigeantes pour cette figure si sympathique n’était sans doute pas feint mais elle n’était pas non plus dénuée d’arrières pensées. La France d’en haut a perdu sa caution populaire. En ces temps de fracture peuple-élite, la disparition de l’idole des masses est une mauvaise nouvelle pour les vendeurs de temps de cerveau disponible.
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La France des yéyés avait accusé le coup mais son héros tenait le choc.
Dans son caractère inoxydable, indomptable mais également inoffensif politiquement, Johnny masquait tant bien que mal les effets de la débâcle sociale. L’icone en santiag a permis à des millions de Français aux fins de mois difficile de vivre par procuration son existence de surprises parties permanentes qui charriaient un parfum de guimove et une odeur de cambouis et de cuir.
Johnny fut le meilleur agent du soft power américain en France. Jean-Philippe Smet représentait le héros français contemporain, qui rêve «provincialement» d’une Amérique fantasmée.
Johnny fut enfin le meilleur agent du soft power américain en France. Jean-Philippe Smet alias Johnny Hallyday devenu l’idole des jeunes représentait le héros français contemporain (post- Belmondo et post-Delon, un Jean Dujardin donnant lui dans l’autodérision), qui rêve «provincialement» d’une Amérique fantasmée. On a tous quelque chose en nous de Tennesse chante l’Elvis français dans un clip tourné à Brétigny-sur-Orge.
Ce frenchie malgré lui
Celui qui va devenir au fil des années un monument national, un «héros français» comme dira notre Président, était en fait un véritable américanouillard sillonnant avec ses potes la route 66 en Harley.
Johnny tentera d’ailleurs à plusieurs reprises de monter des spectacles outre-Atlantique qui seront des fours. Bref, ce Frenchie malgré lui n’a pas démérité de la patrie américaine.
En ce sens, c’est le symbole d’une certaine idée de la France se vivant comme une sous-Amérique qui s’éteint avec lui.
Mort du jeunisme, rupture du dernier fil rattachant la France d’en haut à celle d’en bas, fin souhaitable de ce complexe si Français à l’égard des US, le décès de Johnny pourrait bien marquer la fin d’une époque. On se prend à rêver.
Et si les Français se préoccupaient de ce qu’ils peuvent apporter au monde plutôt que de singer la métropole américaine? Et si les plus âgés se préoccupaient de transmettre plutôt que de rester jeunes? Et si nos élites renouaient avec le bien commun?
Johnny est mort, vivent les millions de Jean-Philippe Smet qui doivent retrouver l’envie d’avoir envie.


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