Limitation à 80 km/h : zéro pointé pour le gouvernement

Posted by Guillaume Bigot |01 Mar 18 | 0 comments

Limitation à 80 km/h : zéro pointé pour le gouvernement

Publié le 09/01/2018 à 19h26
FIGAROVOX/HUMEUR – Pour la France 2.0 qui roule en Uber et consulte l’heure new-yorkaise sur sa montre connectée, 10 km/h n’ont plus grande importance. Mais la France périphérique, elle, n’entend pas rouler au pas pour satisfaire les premiers de cordée. Guillaume Bigot adresse un zéro pointé au gouvernement.

(FILES) This file photo taken on July 1, 2015 shows people driving their cars past an 80 km/h speed limit sign on the national road RN57 in Hyet, eastern France.  The French government will announce on January 9, 2018 a speed reduction from 90 to 80km/hour on some 400.000 km of secondary roads in the country to reduce the number of fatal accidents each year on those roads. / AFP PHOTO / Sébastien BOZON

(FILES) This file photo taken on July 1, 2015 shows people driving their cars past an 80 km/h speed limit sign on the national road RN57 in Hyet, eastern France.
The French government will announce on January 9, 2018 a speed reduction from 90 to 80km/hour on some 400.000 km of secondary roads in the country to reduce the number of fatal accidents each year on those roads. / AFP PHOTO / Sébastien BOZON

Guillaume Bigot est directeur général du groupe Ipag Business School, essayiste et membre du club souverainiste Les Orwelliens.
Le Président et son gouvernement ont décidément du mal à prendre en considération les intérêts des Français qui n’ont pas voté pour eux. C’est ce que montre de manière flagrante la mesure de limitation à 80 km/h de la vitesse sur les routes, confirmée mardi par Édouard Philippe.
Incontestablement, le Premier ministre agit au nom de cette France qui vote encore et qui vote bien, c’est-à-dire pour les partis de gouvernement. En gros, 40 % de la population. Et les autres?
Le géographe Christophe Guilluy a montré, cartes à l’appui, la fracture spatiale entre cette France centrale et celle dite périphérique. Mais à cette différence spatiale correspond une différence de rapport au temps.
La première France vit à cent à l’heure, noyée dans ses mails et dans ses alertes, ne sachant plus comment tenir ses délais, honorer ses contrats, boucler ses «prez», découvrir le bistrot trendy ou courir la dernière expo. Cette France centrale regrette de ne pas avoir le temps de recevoir ses anciens «roommates» Erasmus et cherche à ralentir, elle aimerait se convertir au yoga et rêve de dormir avec un bandeau bourré de capteurs sur les yeux pour optimiser ses nuits. Cette France-là ne pense pas à mal en soutenant la limitation de vitesse décidée par le gouvernement.
La France des inclus de la mondialisation va vite. Rapide, vive, connectée, sa nature nomade l’incite à se presser.
Elle a aboli l’espace mais pas le temps. Et appuyer sur la pédale de frein lui apparaît comme un réflexe salvateur.
La France des inclus de la mondialisation va vite. Rapide, vive, connectée, sa nature nomade l’incite à se presser. Habitant les centres urbains, elle roule en Uber, en scooter ou en trottinette et saute facilement d’un aéroport à l’autre, d’un hub mondial à l’autre. Lorsqu’elle va loin, sa vitesse est celle des avions supersoniques en business ou des premières classes en TGV. Celle de la 4G, bientôt de la 5G ou du wifi à haut débit. Cette «upper class» fait son affaire de l’espace. Ce pays-là mange des Bagels à Paris (South-Pigalle) et des baguettes à New-York (dans le village). Il est d’ici et de là-bas en même temps. Cette nation virtuelle, comme l’a compris le sociologue anglais David Goodharth, est à la fois partout et nulle part (les «anywhere») et veut de plus en plus rompre les amarres avec l’autre pays, resté enraciné dans ses certitudes d’un autre âge, sa misère et sa lenteur d’un autre temps (les «somewhere»).
Ce pays 2.0 a aboli l’espace et son identité est désormais sociale et non nationale (même si la victoire des indépendantistes catalans montre qu’elle peut être régionale). Sa vraie patrie, c’est le monde, et elle rêve d’une slow economy à 80 km/h.
En face, la France périurbaine, celle de Johnny, celle des bars tabac et du Ricard, celle de la RN 20 et des départementales, celle du jeu des milles bornes, celle qui se gare derrière la grande surface pour profiter du réseau et envoyer ses sms, ne rêve peut-être pas d’accélérer. Mais une chose est certaine: elle ne peut se payer le luxe de ralentir.
Or, c’est à cette France-là que le premier de cordée entend ordonner de rouler au pas.
Comment le tandem Macron-Philippe peut-il imaginer que cette France du peloton ne va pas enrager lorsque le maillot jaune lui demandera de ralentir? Cette France d’en bas ne peut déjà plus changer son isolation en profitant des aides. Cette France périphérique ne peut pas s’offrir une voiture électrique. Cette France-là vit déjà la surtaxation du tabac comme une injustice de classe (près de 50 % des nouveaux fumeurs sont aussi des chômeurs).
En face, la France périphérique ne rêve peut-être pas d’accélérer. Mais une chose est certaine : elle ne peut se payer le luxe de ralentir.
Cette France souffre d’être tenue à l’écart mais s’organise comme elle peut, bricole, peste et râle mais, et c’est là le principal danger pointé par Christophe Guilluy ou par le journaliste Gérald Andrieu (auteur du Peuple de la Frontière), elle se résigne.
Au bout de la route, le lien social se déchire et le bien commun s’effrite. L’enfer est pavé de bonnes intentions.
Nul ne doute de la sincérité du gouvernement, prêt à affronter la bronca d’un peuple râleur, pour sauver des vies. Mais il faut un sacré degré d’autisme social pour ne pas anticiper que cet ordre venu d’en haut va être assimilé à une nouvelle marque de mépris de la part des «gens de rien» et des «illettrés» qui ne peuvent ni se payer un costard, ni s’offrir l’autoroute. Édouard Philippe et Emmanuel Macron ont-ils déjà entendu parler de l’injonction contradictoire?
Car les mêmes qui ont incité les travailleurs les moins qualifiés et les chômeurs à la mobilité, qui ont regretté que les Français rechignent à aller bosser à des centaines de kilomètres de leur domicile, sont aussi ceux qui leur enjoignent à présent de ralentir. Assis ou couché, plus loin ou moins vite?
Les Français qui empruntent les nationales et les départementales pour travailler n’ont pas toujours le luxe de ralentir. Et 10 km/h de moins, cela peut vouloir dire quelques morts en moins (encore que les études menées chez certains de nos voisins, en Suisse ou Danemark, ne soient guère probantes) mais aussi une qualité de vie dégradée, moins de sommeil, plus de stress, moins de temps passer avec ceux que l’on aime. Faut-il vivre ou bien vivre? s’interrogeait déjà Aristote.
Pour sauver des vies, plutôt que de limiter la vitesse, il aurait été possible d’investir dans l’entretien, l’amélioration et la sécurisation du réseau routier public.
Le gouvernement se sent d’autant plus légitime à imposer une décision impopulaire qu’il le fait au nom de la préservation de la vie individuelle, qu’il agite comme un hochet sacré.
Édouard Philippe et Emmanuel Macron sont assurément de bonne foi en voulant éviter des morts sur la route. Mais leur bonne action civique traduit aussi un arbitrage économique en faveur des rentiers et des retraités.
En effet, pour sauver des vies, plutôt que de limiter la vitesse, il aurait été possible d’investir dans l’entretien, l’amélioration et la sécurisation du réseau routier public.
Hélas, l’impératif catégorique du remboursement de la dette et le respect religieux du carcan bruxellois barrent la route de la relance par la dépense.
Cet exemple de virilité politique donné par le gouvernement consiste à heurter les intérêts du peuple pour le protéger de lui-même, mais semble s’évanouir dès lors qu’il s’agit d’affronter les intérêts des créanciers de la France, des multinationales ou du gouvernement allemand.
Pour s’opposer à la délocalisation des usines ou à l’agenda austéritaire de Berlin, le lion Philippe-Macron se transforme en agneau.
L’enjeu historique auquel nos dirigeants sont confrontés consiste à tout mettre en œuvre afin de réduire la fracture ouverte entre les bénéficiaires et les victimes de la mondialisation. Déjà douloureuse et profonde, cette fracture s’aggrave chaque jour un peu plus dans notre pays.
Replacée dans ce contexte, la limitation de vitesse voulue par le tandem Philippe-Macron mérite bien un zéro de conduite.


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